Présentation

Au fait, qui était Paul Beaulieu ? Né le 26 août 1934 à Montréal  décédé le 29 avril 2006. Fonctionnaire à la ville de Montréal durant plus de 30 ans, mais ça c’était juste son gagne pain. Paul se réalisait dans une foule d’autres choses, curieux de nature il s’intéressait à tout. Le bricolage en général, mélomane à ses heures, il jouait de l’accordéon depuis son plus jeune age et adorait la musique classique ainsi qu’une passion pour rénover les horloges anciennes. À la retraite, il se met à l’écriture et se joint à un groupe qui partage avec lui cet amour de la plume. Mais il était d’abord et avant tout… Mon père. Ce site lui est donc dédié, à ses textes ainsi qu’à tous ceux de ses comparses de la prose. Il avait toujours rêvé que ses textes soient publiés, et bien maintenant c’est fait.

Bonne lecture.


Est-elle bohémienne ou gypsy, gitane, tzigane, romanichelle, ou tout simplement américaine?


C’est la diseuse de bonne aventure de la plage.


L’œil pétillant, les sourcils accentués, les cheveux noirs ondulés, abondants, retenus par un foulard bariolé, dégageant un front haut et large, elle a le sourire engageant. Ses immenses pendants d’oreilles traînent sur ses épaules et lancent des reflets de lumière. Elle porte une robe colorée à encolure échancrée qui laisse deviner une poitrine généreuse; les manches courtes dévoilent des bras décorés de séries de bracelets en métal brillant. C’est l’été, la soirée est tiède et la diseuse a dénoué la cordon de l’encolure de sa robe. Elle sait comment bouger pour faire jouer ses yeux, ses cheveux, ses pendants d’oreilles et ses bracelets.


Elle a l’air intelligent , la diseuse de bonne aventure de la plage, assise devant sa boule de cristal dans sa minuscule cabine, décorée d’une main, d’un œil, d’un jeu de cartes ouvert et le tarif de un dollar, cabine coincée entre une boutique de souvenirs et un comptoir de «fried-dough».


C’est le soir. La foule bigarrée des vacanciers en mal de curiosités déambule sur la promenade du boulevard Océan et passe devant sa cabine presque sans la voir. Les uns jettent un œil distrait, moqueur, les autres un regard amusé, rieur : une diseuse de bonne aventure sur la plage! Ça fait pas mal quétaine dans notre monde moderne. Et pourtant…


La chercheuse de bonne aventure


Elle a l’air innocent la grande vacancière chercheuse de bonne aventure qui s’avance, hésitante, louvoyant vers la cabine de la cartomancienne. Elle fouille nerveusement dans son sac, à la recherche du précieux dollar qui va lui permettre de connaître son avenir. La nature ne l’a pas gâtée la grande, tout en elle est grand ou long. Les cheveux peignés en balai à mis-dos, le front haut, les yeux grands, le nez long, la bouche étroite, le cou étiré, les épaules tombantes d’où pendent de longs bras, le sein rare sous une blouse flottante, la taille mince, les jambes longues et les pieds plats dans des souliers sans talon. Oui, tout en elle est exagéré. Mais ses grands yeux sont empreints de franchise, ce qui donne à son visage un air de naïve innocence, attire la sympathie et éveille chez l’autre l’instinct de protection…Elle rejoint la cabine, s’asseoit, le rideau se ferme…


Elle doit être bonne , avec la grande, la diseuse intelligente. Elle lui parle probablement de rencontre possible, de voyage en perspective, de bonne fortune anticipée, sans trop la faire rêver à des amours enflammées, parce qu’elle pourrait facilement profiter de sa vulnérabilité évidente. Non, elle doit la laisser sur des visions positives, des images joyeuses, des suppositions possibles. Le rideau s’ouvre, la grande s’en va…

Maintenant que j’y pense, en me fermant les yeux, je revois toute la scène : que fait, appuyé sur le poteau en face de la cabine, le grand brun au regard amusé qui commence à suivre la grande…



Place des aînés

Le premier octobre 1998

Par Paul Beaulieu.

Texte original écrit par Paul Beaulieu, le 27 février 1996.

Présenté à la Place des Aînés en février 1997,

au concours de la Saint-Valentin – Premier prix!


C’était un soir de juillet dans la tiédeur du crépuscule.

Au parc, dans l‘intimité de l’allée des amoureux envahie par le parfum des arbustes en fleur,

nous marchions tous les deux.

Tu avais vingt ans, tu étais belle et je t’aimais.

Je t’aimais comme on aime à vingt ans.

Je t’aimais, je le savais.

Ce que je ne savais pas, c’était combien je pourrais t’aimer.

Ça je ne le savais pas.

Mais je n’allais pas tarder à le savoir.

Ça s’est passé simplement. Ce soir là, dans l’allée…


Tu t’es arrêtée…Je me suis tourné vers toi…

Tu m’as tendu les mains…Je les ai prises…Doucement…

Tu n’as rien dit…Je n’ai rien demandé…

Tu souriais. Je regardais, amusé, ton beau visage éclairé par les chaudes couleurs du couchant réfléchi dans tes yeux rieurs, tes grands yeux, grands…grandis…agrandis…et …

j’ai eu l’impression de me perdre dans tes yeux…de flotter dans une sorte d’irréalité…

Le temps s’était arrêté…l’espace s’était transformé…nous étions transportés…

Une bulle lumineuse nous entourait,

un univers surnaturel nous enveloppait…

Tout était magnifié.

C’était bon…Je me sentais bien…Tu étais avec moi…

Et une évidence s’est imposée à mon esprit,

je t’aimais comme jamais je n’aurais pu imaginer pouvoir t’aimer…

Un miracle se produisait. Tout était clair.

Il n’y aura jamais de doute, jamais de question.

Juste une certitude, une vérité, je t’aime!

 


Je tenais toujours tes mains que je ne voulais pas laisser, mais je suis certain que si nous avions levé les bras, nous aurions touché le Ciel, Dieu nous aurais tendu la main.

Ce n’était pas un événement, c’était un avènement.

Je comprenais qu’on pouvait être prêt à mourir pour celle qu’on aime.

Comme on peut dire qu’on est en état de grâce,

j’étais en état d’amour.

Si tu étais partie là, la splendeur de ce moment passé avec toi aurait suffi à remplir ma vie.

Peux-tu mesurer maintenant la grandeur de mon bonheur après toutes ces années passées ensemble?


La magie qui nous enveloppait s’est estompée…lentement…

Nous étions là dans l’allée du parc, bien réels, face à face, mains dans les mains, éclairés par les chaudes couleurs du couchant.

Tu souriais. Je te regardais, médusé…

J’aurais voulu t’expliquer, te dire ce qui m’arrivait, mais je ne trouvais pas les mots.

Aujourd’hui encore, je ne trouve pas les mots.

Tout ce que j’ai pu te dire à vingt c’était « je t’aime, je t’aime, je t’aime…».

Tout ce que je peux te dire aujourd’hui c’est « je t’aime, je t’aime je t’aime…».

Aujourd’hui, quarante ans plus tard,

tu as encore vingt ans, tu es toujours belle et

je t’aime plus que jamais.

Je voulais que tu saches!

Amoureusement, Paul-

 

P.S. –J’ai eu la chance de voir ce texte publié dans le « Profil Aîné » de mars 1997, faveur

accordé au récipiendaire du premier prix au concours de la St.-Valentin.

Ma plus grande joie a été de te le lire à la Place des Aînés à la St.-Valentin 97.


Eh! Bonhomme! Voici une autre des belles histoires du Capitaine Bonhomme.


Un jour, je me trouvais au beau milieu de l’océan autochtone, l’océan Indien

Je revenais d’une expédition en Malaisie où j’avais eu des malaises-y fallait s’y attendre.

Je m’étais arrêté à Bornéo borné au nord par les Malaises.

J’avais fait un crochet aux îles Salomon pour assister à son fameux jugement.

En passant par Sumatra et Djakarta, des parents de Kama-Sutra, à bord de ma chaloupe Verchères de cinquante mètres à bord, après avoir habilement contourné un champ de mine de rien, la vigie dans son nid d’oiseau de malheur cria :« Pirates à bâbord de l’eau!»

Venu de quelque port, parce que ça ne se pouvait pas qu’il vienne de nul port, le pirate Paquet Beau m’attaqua sauvagement (dans l’océan Indien).

Il s’appelait Paquet Beau parce que il était beau la Paquet et qu’il avait un beau paquet de cigarettes de contrebande indien’.

Il était tellement beau que c’est en son honneur que les beaux navires de croisières ont été nommés « Paquet beau! »

Il était beau la Paquet, debout sur le pont-levis de la traverse de Lévis, la traverse de « Levis » qui conduit à l’usine de jeans made in Taiwan où tu dois faire attention pour ne pas te faire Taipei.

Après un combat naval…je dirais même je dirais plus, après plusieurs combats navaux qui durèrent…ah! Plus que ça, parce que je recevais en secret des provisions du casse-croûte de la Place des Aînés, je fus fait prisonnier.

Après qu’il m’eut dépouillé de ma carte de membre et de ma plume à bille souvenir à une piastre de la Place de Aînés, le pirate, qui avait le paquet en Maboule, m’attacha un Mack-poulet de canon Kentucky aux pieds et comme l’eau était précieuse à bord, au lieu de s’en laver les mains, il s’en lécha les doigts.

Et avec le poulet de canon aux pieds, il me précipita au fond de la mer Égée. Et j’ai bien failli me noyer. J’ai évité la noyade en buvant toute la mer.

Pour ceux qui douteraient de ma capacité, c’est en marchant que je me suis rendu à la plus proche toilette pour faire pipi. Et, les fosses septiques, sceptiques, seront confondus!

 

Par Paul Beaulieu

Date inconnu

Bonjour!


Bonjour soleil!

Bonjour la vie!

Bonjour Gisèle!

Bonjour Bon Dieu!


Voilà la prière que j’ai chantée

ce matin,

sur un mode ascendant,

devant la grande fenêtre du vivoir,

après avoir souri à ma réflexion

dans le miroir de la salle de bain

en priant : « Merci mon Dieu

pour avoir fait une merveille

en me créant! Merci mon Dieu

pour avoir fait des merveilles

en créant la multitude

des femmes et des hommes.


Par Paul Beaulieu, place des Aînés, le 3 mars 2005


P.S. : Bonjour les poètes.

-La corsetière de ma mère-

Le mot « Spencer », ça vous dit quelque chose? C’est le nom de la « Spencer corset company limited - Corset made to measures - Satisfaction garanteed or your money back. » C’est ce qui est écrit sur le papier que la madame a laissé traîner quand elle est venue prendre les mesures de maman. Spencer, j’ai toujours pensé que c’était une sorte de steak. Ça veut-tu dire qu’un corset ça retient du steak?... de la viande?...Non! Ça doit être comme sot-seau-saut, sou-sous-saoul, si-scie-ci, spencer-spencer-spencer!

J’ai sept ans et je sais lire et écrire. Quand on a sept ans, on est curieux et je suis curieux. Tellement que j’ai appris à fouiller dans le dictionnaire. C’est là que j’ai lu  que c’est quand j’ai faim que je suis fin.   Ah! Ha!   Fin-fin! Le jour où la madame est venue prendre les mesures de maman, maman m’avait dit , le matin : « Mon p’tit Paul, aujourd’hui, une madame va venir prendre des mesures avec maman et il ne faudra pas nous déranger. OK? »   « Oui-Ouiiiii! »

Des mesures! Pas déranger!

Pauvre maman! Elle venait d’exciter ma curiosité au plus haut point. Dans l’après-midi, la madame arrive. Elles s’installent dans le salon. Évidemment, je suis debout dans la porte, les deux mains derrière le dos et je demande : « Que-c’est que vous allez mesurer? » Maman me prend par le bras et me dit : « Ce matin tu as promis de ne pas nous déranger. Va jouer dans la cuisine. » Puis, elle me repousse gentiment et ferme la porte du salon. Je cours au bout du corridor, emprunte la porte du salon double et me voilà la tête entre les draperies du salon en disant : « J’veux voir! » Comme maman se prépare à intervenir, la madame lui dit : « Permettez. » Puis elle s’adresse à moi : « Est-ce que tu aimes les bonbons? (Mon point faible) » « Oui! » que je lui réponds. Elle reprend : « Je suis certaine que tu es un petit garçon intelligent! (Un autre de mes points faibles.) Si tu me promets d’aller jouer dans la cuisine et de fermer la porte du salon double, je vais te donner deux bons bonbons enveloppés! » Je me dis : Hum!…les mesures…je pourrai toujours découvrir pourquoi c’était. « OK! J’prends les bonbons! » Je mange mes bonbons et je me dis : J’ai ben fait de prendre les bonbons, j’aurais pas gagner, elles ne voulaient pas être dérangées? Elles ne voulaient pas être dérangées! C’est tout… Hé! Ils sont bons ses bonbons!

Je suis seul dans la cuisine, les autres sont sortis. Je tends l’oreille et essaye d’entendre ce qu’elles disent dans le salon. Je saisis quelques mots comme : «…cinq enfants…ça use…siège…bourrelets…» Ah! Elles doivent mesurer les coussins de fauteuils. «…lacets…goussets…bretelles …» Ah!Ah! Elles mesurent le lacet, les poches et les bretelles de son tablier? Ben non! Son tablier est ici sur la chaise! «…culotte de cheval… » Comme des pantalons-golf? C’est quoi? «…baleines…» Y a pas de baleine dans le salon! Ça n’a pas de bon sens! «…jarretelles…» Ça je connais pas ça! « Jarretières  » peut-être?

« Vroum! Vroum! Mon camion n’a pas un gros voyage, deux enveloppes de papier des deux bonbons de la madame…Vroum! Vroum!... Tiens! La porte du salon vient de s’ouvrir. La madame se prépare à partir. Je me faufile dans le salon pour voir la baleine…pas de baleine… La madame a laissé traîner un papier sur lequel est écrit : « Spencer corset company limited - Corset made to measures – Satisfaction garanteed or your money back. » Le mot « corset » est écrit deux fois, ça doit être important…Discrètement, le dictionnaire : «…corse, corsé, corser, corset, voilà! Il y a une belle gravure qui explique tout : une femme debout, les mains dans les cheveux, qui se cache le visage avec ses bras; toutes les différentes parties du corset écrites à gauche et à droite avec des lignes de rappel indiquant leur position. C’est clair, c’est beau…c’est…c’est beau! Mais je ne sais pas pourquoi c’est beau…

Avec le temps, j’ai compris bien des choses. Ainsi, je sais maintenant pourquoi c’est mou et confortable la semaine quand je me colle sur maman et dur le dimanche, parce que, elle met son corset juste le dimanche. C’est un peu la même chose avec ses dentiers : elle a ses neufs et ses vieux et elle met ses neufs juste le dimanche; on reconnaît facilement ses vieux, ils sont plus foncé  (Les dentiers sont fabriqués avec du caoutchouc vulcanisé. Ce matériau a tendance à foncer avec le temps).

Les baleines : maintenant, je sais qu’il en existe deux sortes principales, les fines en lames d’acier émaillé blanc et les larges en broche d’acier tressé avec des embouts arrondis en métal. Anciennement elles étaient faites avec des fanons de baleine ( des dents de baleine ), Les lacets : l’autre dimanche, maman se préparait pour aller à la messe et papa n’était pas revenu de la sienne. Maman, misant sur l’innocence de mon enfance, me demande de lui lacer son corset. Cachée derrière la porte de chambre, le dos vers moi, dans une position qu’elle voulait la plus pudique possible, elle m’explique comment faire pour lacer serré. Quand je lui dis que je sais comment, elle paraît surprise. Je lui place alors mon pied au milieu de son dos, un lacet dans chaque main, m’arc-boutant de toutes mes forces pour tirer. Je l’ai lacé très serré. Ça été la première et la  dernière fois!

Foutue innocence!

Elle a dû s’apercevoir que j’aimais ça! Mais je ne savais toujours pas pourquoi  j’aimais ça…

 

P,S, L’autre jour, j’étais dans le tramway St-Denis arrêté au coin de la rue Jean-Talon. Au deuxième établissement du coin, ( à côté du magasin de « Madame Lafleur – Fleuriste ») se trouve le magasin de « Madame Bourré – Corsetière ». Et, au travers de sa vitrine, une grande pancarte,  indiquant qu’on y fait des rénovations, se lit comme suit : « Madame Bourré s’agrandit. Surveillez l’ouverture.      

Paul Beaulieu

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Auteur(e)s

Texte libre

Testament de Charlemagne.

Ce texte s'adresse à tous les amoureux des animaux.

Spécialement à ceux qui ont perdu un ami fidèle
et à tous ceux qui un jour ou l'autre savent qu'ils
devront se séparer de leur ami à 4 pattes.

À mon maître, à ma maîtresse :

Le fardeau de mes ans et de mes infirmités me pèse lourdement, et je sais ma fin prochaine. C'est pourquoi moi, Charlemagne, (communément appelé Charlot par mes parents, amis et connaissances), dépose en secret dans l'âme de mes deux grands amis, mon maître et ma maîtresse, mon testament.

J'ai peu de biens matériels à léguer. Les chiens sont plus sages que les hommes. Ils n'attachent pas grand prix aux choses de la terre. Je n'ai aucun bien précieux à transmettre, si ce n'est mon affection et ma fidélité. Je les lègue à tous ceux qui m'ont aimé; qui je le sais, me regretteront le plus, à mes maîtres qui ont été si bons pour moi. Peut-être ai-je tort de m'enorgueillir, mais j'ai toujours été un chien extrêmement affectueux.

Je demande à mes maîtres de toujours se souvenir de moi, mais de ne pas me pleurer trop longtemps. Au cours de mon existence, j'ai essayé de les réconforter dans la peine et de leur apporter un surcroît de joie dans le bonheur. Il m'est pénible de penser que, même dans la mort, je pourrais leur causer du chagrin. Je les prie de ne pas oublier qu'à leur tendresse et à leur sollicitude je dois d'avoir été le plus heureux des chiens.

Mais maintenant me voici devenu pratiquement aveugle, sourd et j'ai de très gros problèmes de dentition m'empêchant de manger; ainsi ma fierté a fait place à une humiliation qui me déroute. Je sens que la vie me reproche d'avoir trop longtemps prolongé la fête. Je dois faire mes adieux avant de devenir un poids insupportable pour moi et pour ceux qui m'ont donné leur affection. Il me sera douloureux de les quitter, mais pas de mourir.

Contrairement aux hommes les chiens ne redoutent pas la mort. Que se passe-t-il après? Nul ne le sait. En tout cas, je suis au moins sûr de trouver la paix et un long repos pour mon vieux cœur las, ma vieille tête, mes vieux membres ainsi qu'un sommeil éternel dans cette terre que j'ai tant aimée. Il est un dernier vœu que je formule en toute sincérité. J'ai entendu ma maîtresse, dire: "Quand Charlemagne mourra, nous n'aurons jamais plus de chien. Je l'aime tellement que je ne pourrai plus en aimer un autre." Maintenant pour l'amour de moi, je lui demande de revenir sur sa décision. Ce serait un bien piètre tribut à ma mémoire que de ne jamais plus avoir de chien. Je voudrais tant garder le sentiment que, maintenant que j'ai fait partie de la famille, il lui est désormais impossible de vivre sans la compagnie du meilleur ami de l'homme! Je n'ai jamais été exclusif ni jaloux. J'ai toujours soutenu que la plupart de mes congénères sont bons (même ma co-locataire, la chatte, à qui j'ai quelques fois autorisé à partager  mon lit avec moi. J'ai toléré son amitié dans un esprit de générosité et, dans mes rares moments de sentimentalité, je lui ai même rendu un peu la pareille).

Aussi je conseille à ma maîtresse de choisir un autre chien à son goût pour me succéder. Il pourra difficilement être aussi bien élevé, aussi poli, aussi distingué et aussi beau que je fus dans ma jeunesse. Mais, je suis sûr qu'il fera de son mieux et aussi que ses défauts inévitables contribueront, par contraste, à perpétuer mon souvenir. Je lui lègue mon collier, ma laisse, mon lit, ma gamelle et mon panier.

Un dernier mot à mes maîtres. Chaque fois que vous penserez à moi : dites-vous avec regret, mais aussi avec bonheur, en vous rappelant ma longue vie à vos côtés : "Charlemagne était un être qui nous aimait et que nous aimions." Si profond que soit mon sommeil, je vous entendrai, et tout le pouvoir de la mort n'empêchera pas mon âme de chien d'agiter la queue avec reconnaissance.

Charlemagne

Votre chien fidèle qui veillera toujours sur vous.

Adaptation française d'un texte écrit par le dramaturge américain Eugene O'Neil à la mort de son chien en 1940. Vous pouvez le trouver en librairie sous le titre "The Last Will and Testament of An Extremely Distinguished Dog".

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