La vieille Horloge
Par Paul Beaulieu – le 28 février 1995
« Comme hier est morte d’aujourd'hui
d’aujourd’hui naîtra demain. »
Derrière ma lunette toute sale, mes mains sans doigts sont arrêtés devant ma face.
Mes marteaux sonneurs ne battent plus mes cloches, et mon pendule, impotent sur sa potence, pend entre les platines de mes entrailles mécaniques démontées
Hier fière horloge de cheminée, me voilà aujourd’hui abandonnée, poussiéreuse, dans la vitrine du brocanteur, au milieu d’antiquailles surannées, démodées…
Si vous saviez comme je m’ennuie de mon existence ancienne. J’étais tellement heureuse. Laissez-moi vous raconter.
Quand j’ai commencé ma vie, mon créateur m’avait installée dans une autre vitrine, celle du bijoutier de la rue Principale. J’avais de l’allure avec mon meuble d’acajou laqué, mes agréments métalliques ornementaux, mes aiguilles bleuies se détachant sur mon cadran en argent signé. Je trônais dans toute ma beauté devant les passants amusés.
Un jour, ce jeune couple amoureux est entré et la petite dame a demandé : « C’est combien l’horloge dans la vitrine? »
« Tic-tac-tic-tac! » que je me suis mise à battre plus fort pendant que le bijoutier m’expliquait, me montrait et me remontait.
Le jeune couple m’emporta soigneusement et m’installa avec cérémonie sur la tablette de la cheminée dans le salon de leur maison. Comme j’étais heureuse de m’avoir trouvé un foyer! À partir de ce moment là, je fus le témoin privilégié de leur existence. C’était il y a une soixante d’années.
La première année se passa dans la quiétude et la paix. Le soir, ils faisaient du feu dans la cheminée. Je ne pouvais pas me pencher pour regarder les flammes, mais je les voyais réfléchies dans leurs yeux alanguis, elle la tête sur son épaule, affalés tous les deux sur le divan, faisant tout haut des rêves insensés. Je les voyais s’embrasser tendrement, passionnément. Alors, ils se levaient et après m’avoir regardé l’heure, ils montaient l’escalier en courant. Et je les entendais soupirer d’amour et s’aimer fougueusement. Dans ces moments là, le tic-tac de mon cœur d’horloge se gonflait d’émotion et je vibrais de toutes mes cloches devant leur bonheur.
Vous savez, ce n’est pas parce que nous, horloges, n’avons pas de sexe que nous ne pouvons pas en apprécier toutes les douces voluptés.
Puis, une nuit, ils quittèrent la maison en catastrophe. Après quelques jours de silence, ce fut la pagaille! Elle et lui entrèrent les bras chargés. Belle maman était là , toute excitée, et on déposa devant moi, sur le divan, un joli poupon rose! Ah! Comme il était mignon! Et la vie dans la maison changea complètement. Les semaines passèrent et le bébé se mit à sourire. Les mois passèrent et il commença à se traîner puis à faire ses premiers pas. Même qu’il me regardait quand je sonnais.
Et il en vint un deuxième, puis un troisième, et un autre. En tout il en vint sept, filles et garçons. Et sans que personne ne sut pourquoi ni comment, les enfants prirent toute la place. Et ils la prirent avec toutes leur ardeur et l’impétuosité de leurs jeux : debout sur la table à café, ils sautaient sur le divan, comme sur une trampoline et allaient tomber derrière le dossier en roulant sur le tapis. Ou bien, ils se laissaient glisser sur la rampe de l’escalier et atterrissaient dans les coussins du divan entassés au pied de l’escalier.
Et les années passaient. Le trente et un décembre de chaque année, c’est moi qui décidais de la seconde exacte où tous se souhaiteraient la bonne année avec cris de joie et force embrassades.
J’entendis parler de crise économique, de secours direct, de guerre mondiale, de fusé, de bombe atomique, d’éducation, d’instruction, d’élection. Je vis arriver la télévision, le transistor, l’ordinateur, les puces, les micro processeurs…
Et les enfants étaient devenus des adolescents puis des adultes…
Et, comme ils étaient arrivés, un par un, ils partirent.
Et un beau jour, mes deux amoureux se retrouvèrent de nouveau seul. Comme on dit dans la chanson, il venait de marier le dernier.
Ce soir là, devant le feu, pendant qu’ils parlaient du temps passé, je les surpris encore en train de s’embrasser. Ils montèrent lentement l’escalier en se tenant par la main. Leurs amours, tout en étant plus sages, n’en n’étaient pas moins ardentes, croyez-moi. Plusieurs année passèrent encore, dans la quiétude et la paix retrouvés.
Un matin, par la fenêtre, j’entrevis des gyrophares rouges!… C’était « Urgence-Santé »! Paisiblement, sans histoire, dans son sommeil, il était allé rejoindre son Créateur. Elle organisa l’assemblée de famille dans le salon. Devant la mine triste de ses enfants, elle déclara qu’elle allait vivre dans un Centre d’Accueil. Dans le silence qui suivit, chacun put clairement entendre mon tic-tac s’arrêter : il n’était plus là pour me remonter. L’effet sonore de mon arrêt subit heurta tellement les imaginations que personne ne voulut me reprendre.
Le brocanteur vint et acheta tout.
Me voilà , abandonnée, poussiéreuse, dans la vitrine du brocanteur.
Cependant, avant de partir, elle avait glissé, dans mon meuble, un petit carton sur lequel, de sa délicate écriture, elle avait tracé les mots suivants :
« Comme hier est morte d’aujourd’hui,
d’aujourd’hui naîtra demain. »
Pendant que je méditais ce message plein de promesses, ce jeune couple amoureux est entré et j’ai très bien entendu la petite dame demander : « C’est combien, l’horloge dans la vitrine? »
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