Je savais que j’étais petit et ça ne me dérangeait pas…avant!
Maintenant, je commençais à y penser…
Pourtant, ma mère, ma maîtresse et d’autres grandes personnes m’aimaient justement parce que j’étais petit...Alors je me laissais bercer par tout cet amour et j’oubliais le reste.
Il y en avait une, pourtant, que je n’oubliais pas. C’était « l’Assistante ».
Quand Mlle Messier avait attiré son attention sur moi en lui disant : « C’est lui le beau petit Paul! », elle s’était penchée pour me dire : « Ton institutrice me dit que tu fais des beaux « l »… (Maman m’avait fait pratiquer tout l’été sur le tableau jouet en ardoise quand Pierre ne s’en servait pas.) «…il est vrai aussi que tu est beau! » En disant cela, elle me pince la joue! »
Ça fait mal! Celle-là, il va falloir que j’apprenne à l’éviter.
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La première année à l’école c’est aussi le premier examen médical scolaire. Après la
« Goutte de lait » et la grosse clinique, qu’est-ce qu’on me voulait?
Dans le dispensaire de l’école, avec la garde-malade il y a un grand monsieur. Il me regarde entrer. En souriant il me dit : « Viens ici mon beau petit bonhomme! »…
Je suis certain que c’est un docteur, il m’a appelé « petit bonhomme »; mais il n’a pas de sarrau…on n’est pas dans la grosse clinique…tous les docteurs vont-ils m’appeler « beau petit bonhomme? »
Après avoir examiné mes dents, mes yeux, mes oreilles, il prend son « testoscope » pour tester mon cœur (à force de voir des docteurs on apprend ).
Il pose le gros rond noir sur ma chemise…écoute…fait une face à la garde et dit :
« J’entends rien!»…il déboutonne ma chemise, pose le rond sur ma peau, « aïe c’est froid! »…il écoute…fait une grimace et répète : « j’entends rien! »…
Bon! Ça y est! Je suis tombé sur un docteur sourd!
L’instant d’après, il se penche, me regarde dans les yeux et me dit : « Veux-tu faire un beau tour d’avion? »…
En disant cela, il met ses deux grosses mains autour de ma petite taille, me soulève dans les airs et « Vroum! Vroum! me fait faire trois-quatre pirouettes au-dessus de sa tête, me dépose debout sur le pupitre de la garde et colle son « testoscope » sur ma peau…
« Ah! Ha! Je le savais qu’il en avait un! » fait-il en riant.
Niaiseux! S’il me l’avait demandé, je lui aurais dit que j’en ai un! Je l’entends souvent quand je fais des courses dans la cour de l’école! Ce n’est pas parce que je suis petit et que mon cœur est petit qu’il ne bat pas!
Mai si je le lui avais dit, simplement parce que je suis petit, il ne m’aurait pas écouté. Quand les petits parlent, les grands n’écoutent pas.
Pendant que je retourne vers ma classe. Je pense : «…j’entends rien! J’entends rien!…»
Je commençais à m’inquiéter…le docteur aussi…Quand il a dit : « Ah! Ha! Je le savais..» ça m’a rassuré…le docteur aussi…Il était quand même bien ce docteur. Surtout que je pense être le seul à qui il a fait faire un beau tour d’avion!…Ouais! Quand je serai grand, je pourrais faire un pilote d’avion…j’avais dit un pompier…mais…un docteur peut-être?
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Bon! Essayons de ne plus parler de ma petite taille.
Tous les enfants sont dispersés ça et là dans la cour de l’école.
Ça marche, ça court, ça chante, ça crie! Ça s’amuse!
Ici, on joue aux quatre coins à cinq. Là, on lance la balle sur le rebord en ciment du mur; quand la balle bondit sur le rebord, on compte dix points et quand on n’attrape pas le balle on passe au suivant.
Chez les filles, plusieurs institutrices arpentent le pavé accompagnées de leurs élèves.
Dans le fond de la cour, des équipes de balle molle, encouragées par leurs supporters, se disputent le championnat de l’école…
Il y a déjà quelques minutes que la sirène des Usines Angus a sifflé une heure.
Le « Principal », Rosaire Roger, sort sur le palier de l’entrée, côté garçon, tenant dans sa main droite, la cloche de l’école par le battant.
Il s’étire le bras gauche pour dégager sa montre-bracelet qu’il porte sur le côté intérieur de son poignet, la consulte. C’est l’heure! Exactement une heure et dix minutes!
Saisissant la cloche par la poignée, il l’agite énergiquement et la pointe dans toutes les directions pour en faire retentir l’appel dans tous les recoins de la cour.
Aussitôt, les cris et les éclats de voix s’éteignent. Tout n’est plus que chuchotement et bruits de pas précipités. Les élèves se mettent en rangs, deux de large, devant leur professeur.
Et…les rangs se prennent, je m’excuse, par ordre de grandeur, les petits en avant les grands en arrière. Et…où pensez-vous que j’étais dans les rangs? Je m’excuse encore, mais j’étais le premier! J’ai toujours été le premier! J’ai toujours été le premier parce que j’ai toujours été le plus petit! Pendant neuf ans!
Une année…en septembre, le professeur m’avait placé au troisième rang! WOW!
En octobre, il m’avait fait avancer au deuxième rang. NON!
En novembre, il m’avait replacé au premier rang! GRRRR!
Je veux bien faire l’effort e de ne plus parler de ma grandeur, mais la vie à l’école se chargeait constamment de me le rappeler.
Heureusement, j’avais une consolation : les premiers dans les rangs étaient aussi généralement les premiers de classe. On n’avait pas d’aptitudes physiques, alors on étudiait plus. Et ça paraissait! Un exemple?
Les grands avaient pris l’habitude de me crier : « Hé! Ti-cul! Débarrasse la place! »
Moi je leur répondais : « Hé! Tite-bol de pancrace, dans ta crasse! »
Les deux premiers à qui je l’avais dit étaient trop orgueilleux pour me demander ce que je voulais dire. Ça m’a encouragé. Le troisième a dû comprendre, il ne l’a pas pris et il m’a froissé la face! Ça m’a découragé! Mon intelligence est alors devenue plus prudente!
Vous allez me dire que vous le savez que je suis petit, que je vous l’ai assez dit?
Eh bien! Oui! Je suis petit et je vais vous le redire souvent! Je suis plus petit que les autres de mon âge et ça me dérange! Et ça va me déranger de plus en plus! Et je vais vous le redire de plus en plus souvent! Oui ça me dérange! Oui ça me dérange! Oui!
Ça me dérange parce que tout le monde me tape dessus!
Tout le monde me tape dessus parce que je suis trop petit pour me défendre. Quand on me tape dessus, je saigne du nez, mes lèvres coupent, j’ai des prunes et des bleus et ça fait mal! Et quand ça fait mal je pleure! Et quand je pleure tout le monde m’appelle le braillard! Je ne suis pas un braillard! Je pleure parce que j’ai mal! Je monte pleurer dans le tablier de maman. Ma mère sèche toujours mes larmes et tente de me rassurer en me disant : «…toi aussi tu vas grandir un jour. » Mais moi, ce n’est pas un jour que je veux grandir, c’est tout de suite!
C’est vrai qu’on veut toujours tout « tout de suite » quand on est petit. Et comme je suis plus petit que les autres, je veux encore plus tout « tout de suite ».
Vous dites que j’exagère? Non! Je n’exagère pas! C’est la pure vérité! Je suis plus petit que les autres et ça me donne un complexe d’infériorité! Ça me le donnera pendant toute mon enfance.
Ah! Oui! Il m’arrive souvent de dire à ma mère que je n’aime pas mon prénom « Paul » parce que tout le monde m’appelle « Ti-Paul! » Elle réussit toujours à me consoler avec un petit coup de peigne dans les cheveux et un bécot sur chaque joue.
Moi, ce qui me réconforte le plus, c’est que ma mère m’aime. Je le sais, elle me le dit… …souvent!
Paul Beaulieu
Mars 1998
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