Est-elle bohémienne ou gypsy, gitane, tzigane, romanichelle, ou tout simplement américaine?


C’est la diseuse de bonne aventure de la plage.


L’œil pétillant, les sourcils accentués, les cheveux noirs ondulés, abondants, retenus par un foulard bariolé, dégageant un front haut et large, elle a le sourire engageant. Ses immenses pendants d’oreilles traînent sur ses épaules et lancent des reflets de lumière. Elle porte une robe colorée à encolure échancrée qui laisse deviner une poitrine généreuse; les manches courtes dévoilent des bras décorés de séries de bracelets en métal brillant. C’est l’été, la soirée est tiède et la diseuse a dénoué la cordon de l’encolure de sa robe. Elle sait comment bouger pour faire jouer ses yeux, ses cheveux, ses pendants d’oreilles et ses bracelets.


Elle a l’air intelligent , la diseuse de bonne aventure de la plage, assise devant sa boule de cristal dans sa minuscule cabine, décorée d’une main, d’un œil, d’un jeu de cartes ouvert et le tarif de un dollar, cabine coincée entre une boutique de souvenirs et un comptoir de «fried-dough».


C’est le soir. La foule bigarrée des vacanciers en mal de curiosités déambule sur la promenade du boulevard Océan et passe devant sa cabine presque sans la voir. Les uns jettent un œil distrait, moqueur, les autres un regard amusé, rieur : une diseuse de bonne aventure sur la plage! Ça fait pas mal quétaine dans notre monde moderne. Et pourtant…


La chercheuse de bonne aventure


Elle a l’air innocent la grande vacancière chercheuse de bonne aventure qui s’avance, hésitante, louvoyant vers la cabine de la cartomancienne. Elle fouille nerveusement dans son sac, à la recherche du précieux dollar qui va lui permettre de connaître son avenir. La nature ne l’a pas gâtée la grande, tout en elle est grand ou long. Les cheveux peignés en balai à mis-dos, le front haut, les yeux grands, le nez long, la bouche étroite, le cou étiré, les épaules tombantes d’où pendent de longs bras, le sein rare sous une blouse flottante, la taille mince, les jambes longues et les pieds plats dans des souliers sans talon. Oui, tout en elle est exagéré. Mais ses grands yeux sont empreints de franchise, ce qui donne à son visage un air de naïve innocence, attire la sympathie et éveille chez l’autre l’instinct de protection…Elle rejoint la cabine, s’asseoit, le rideau se ferme…


Elle doit être bonne , avec la grande, la diseuse intelligente. Elle lui parle probablement de rencontre possible, de voyage en perspective, de bonne fortune anticipée, sans trop la faire rêver à des amours enflammées, parce qu’elle pourrait facilement profiter de sa vulnérabilité évidente. Non, elle doit la laisser sur des visions positives, des images joyeuses, des suppositions possibles. Le rideau s’ouvre, la grande s’en va…

Maintenant que j’y pense, en me fermant les yeux, je revois toute la scène : que fait, appuyé sur le poteau en face de la cabine, le grand brun au regard amusé qui commence à suivre la grande…



Place des aînés

Le premier octobre 1998

Par Paul Beaulieu.

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Texte libre

Testament de Charlemagne.

Ce texte s'adresse à tous les amoureux des animaux.

Spécialement à ceux qui ont perdu un ami fidèle
et à tous ceux qui un jour ou l'autre savent qu'ils
devront se séparer de leur ami à 4 pattes.

À mon maître, à ma maîtresse :

Le fardeau de mes ans et de mes infirmités me pèse lourdement, et je sais ma fin prochaine. C'est pourquoi moi, Charlemagne, (communément appelé Charlot par mes parents, amis et connaissances), dépose en secret dans l'âme de mes deux grands amis, mon maître et ma maîtresse, mon testament.

J'ai peu de biens matériels à léguer. Les chiens sont plus sages que les hommes. Ils n'attachent pas grand prix aux choses de la terre. Je n'ai aucun bien précieux à transmettre, si ce n'est mon affection et ma fidélité. Je les lègue à tous ceux qui m'ont aimé; qui je le sais, me regretteront le plus, à mes maîtres qui ont été si bons pour moi. Peut-être ai-je tort de m'enorgueillir, mais j'ai toujours été un chien extrêmement affectueux.

Je demande à mes maîtres de toujours se souvenir de moi, mais de ne pas me pleurer trop longtemps. Au cours de mon existence, j'ai essayé de les réconforter dans la peine et de leur apporter un surcroît de joie dans le bonheur. Il m'est pénible de penser que, même dans la mort, je pourrais leur causer du chagrin. Je les prie de ne pas oublier qu'à leur tendresse et à leur sollicitude je dois d'avoir été le plus heureux des chiens.

Mais maintenant me voici devenu pratiquement aveugle, sourd et j'ai de très gros problèmes de dentition m'empêchant de manger; ainsi ma fierté a fait place à une humiliation qui me déroute. Je sens que la vie me reproche d'avoir trop longtemps prolongé la fête. Je dois faire mes adieux avant de devenir un poids insupportable pour moi et pour ceux qui m'ont donné leur affection. Il me sera douloureux de les quitter, mais pas de mourir.

Contrairement aux hommes les chiens ne redoutent pas la mort. Que se passe-t-il après? Nul ne le sait. En tout cas, je suis au moins sûr de trouver la paix et un long repos pour mon vieux cœur las, ma vieille tête, mes vieux membres ainsi qu'un sommeil éternel dans cette terre que j'ai tant aimée. Il est un dernier vœu que je formule en toute sincérité. J'ai entendu ma maîtresse, dire: "Quand Charlemagne mourra, nous n'aurons jamais plus de chien. Je l'aime tellement que je ne pourrai plus en aimer un autre." Maintenant pour l'amour de moi, je lui demande de revenir sur sa décision. Ce serait un bien piètre tribut à ma mémoire que de ne jamais plus avoir de chien. Je voudrais tant garder le sentiment que, maintenant que j'ai fait partie de la famille, il lui est désormais impossible de vivre sans la compagnie du meilleur ami de l'homme! Je n'ai jamais été exclusif ni jaloux. J'ai toujours soutenu que la plupart de mes congénères sont bons (même ma co-locataire, la chatte, à qui j'ai quelques fois autorisé à partager  mon lit avec moi. J'ai toléré son amitié dans un esprit de générosité et, dans mes rares moments de sentimentalité, je lui ai même rendu un peu la pareille).

Aussi je conseille à ma maîtresse de choisir un autre chien à son goût pour me succéder. Il pourra difficilement être aussi bien élevé, aussi poli, aussi distingué et aussi beau que je fus dans ma jeunesse. Mais, je suis sûr qu'il fera de son mieux et aussi que ses défauts inévitables contribueront, par contraste, à perpétuer mon souvenir. Je lui lègue mon collier, ma laisse, mon lit, ma gamelle et mon panier.

Un dernier mot à mes maîtres. Chaque fois que vous penserez à moi : dites-vous avec regret, mais aussi avec bonheur, en vous rappelant ma longue vie à vos côtés : "Charlemagne était un être qui nous aimait et que nous aimions." Si profond que soit mon sommeil, je vous entendrai, et tout le pouvoir de la mort n'empêchera pas mon âme de chien d'agiter la queue avec reconnaissance.

Charlemagne

Votre chien fidèle qui veillera toujours sur vous.

Adaptation française d'un texte écrit par le dramaturge américain Eugene O'Neil à la mort de son chien en 1940. Vous pouvez le trouver en librairie sous le titre "The Last Will and Testament of An Extremely Distinguished Dog".

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