La cicatrice sur mon bras droit

Par Paul Beaulieu

Écrit à l'été 1991 

Lu à la Place des Aînés

En février 1999

Je ne suis pas grand et j’ai de bien petites jambes.

Je n’ai pas encore cinq ans; je les aurai le mois prochain, à la fin d’août ( on est en juillet 1939 ).

Je me tiens debout sur le trottoir en bois dans la cour du voisin d’en bas, avec un chaton de leur chatte dans les bras. Ce trottoir est à une hauteur de marche de la terre battue de la cour. Avec le chaton qui occupe mes deux bras, si je veux garder mon équilibre en descendant la marche avec mes petites jambes, je dois trouver de l’aide. Mais, comme tous les petits garçons de mon âge, je veux faire les choses tout seul. Je m’avance donc vers le hangar sans rien demander à personne. Je manipule le chaton, les quatre pattes pendantes, pour le tenir avec mon bras gauche, et je prends appui sur le hangar avec ma main droite et me prépare à sauter en bas de la marche…

Pendant que le petit chat retient toute mon attention et que je penche déjà en avant pour sauter, je sens quelque chose qui, du hangar,  pique mon bras droit!  Je tourne la tête vers le hangar et 

Ho! Catastrophe!  un sinistre morceau de tôle déchirée pointe, je veux me retenir…trop tard!

Ma descente, déjà amorcée m’emporte vers le bas.

La tôle, pointue comme un poignard, me laboure la chair du milieu du bras jusqu’au poignet.

C’est le drame! Le sang jaillit!… un cri de douleur monte comme une sirène, ameute tout le voisinage et devant tous les autres enfants figés et les mamans qui sortent sur les balcons, je cours vers la ruelle, laisse ma trace sur le pavé de ciment  jusqu’à notre hangar, je monte l’escalier, traverse le hangar, la passerelle, le sang coule, sur le balcon…je passe la porte de la cuisine, je crie plus que je pleure « Maman! Maman! »

Maman est étendue sur le divan de la salle-à-manger. Elle tient Nicole qui a deux mois dans ses bras et  ne s’occupe pas de moi. Un peu révolté par son manque d’attention, je m’avance et me penche au-dessus d’elle pour lui montrer ma blessure, tout en mettant ma main gauche en dessous pour que mon sang ne lui tombe pas dessus!

Alors…calmement…sans se déranger…elle me dit : « Maman se repose maintenant. Va laver ton bras dans l’évier. Tout à l’heure, papa va arriver et il va s’occuper de toi ».

Dépité, un peu surpris, mais rassuré par le calme de maman, j’arrête de pleurer et vais à l’évier. J’ouvre le robinet, fait couler l’eau sur mon bras…je fais le tour de la plaie avec mon doigt…ça fait moins mal  maintenant…et…Oh!… Surprise!…  Ça ne saigne plus!

« Maman! ça ne saigne plus! »

« Maman est bien contente pour toi. Va jouer sur le balcon maintenant ».

Sur le balcon, aux autres mamans qui grimacent en se tenant le visage à deux mains et à tous les enfants qui s’extasient, fièrement, comme un trophée, j’exhibe ma blessure en disant :

« Regardez, maman a arrêté le sang! »

Plus tard, quand papa est arrivé, il m’a vidé la bouteille de teinture d’iode dans la déchirure!      

« Aïe!!! Ça fait mal! » À l’époque, la teinture d’iode était le remède universel utilisé par tous les papas de Rosemont. C’était très efficace et personne n’en mourait. Aujourd’hui, on m’aurait sûrement amené à l’urgence de l’hôpital pour me recoudre, m’administrer le vaccin antitétanique et donner des antibiotiques. Assurance-santé oblige!

Ici, j’ouvre une parenthèse pour vous expliquer une chose que je ne comprendrai que beaucoup plus tard :  Si maman me tournait le dos avec Nicole dans les bras, sur le divan, ce n’est pas parce qu’elle se reposait. C’est parce qu’elle donnait le sein à Nicole. Et dans ce temps-là, une maman qui donnait le sein à son enfant, le donnait en privé, pas devant tout le monde. Voilà!

Une maman qui dit se reposer en dissimulant qu’elle donne le sein à son bébé, ça dédramatise un petit garçon blessé!

Un papa qui joue de la teinture d’iode comme si c’était de l’eau bénite, Ouch! ça, ça dramatise un petit garçon blessé!

« Viens, papa va souffler dessus! Ffffff! »

« Aaaaah! Que ça fait du bien! » 

Une maman qui arrête le sang et un papa qui arrête la douleur, qu’est-ce que tu veux de plus? 

Paul Beaulieu

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Auteur(e)s

Texte libre

Testament de Charlemagne.

Ce texte s'adresse à tous les amoureux des animaux.

Spécialement à ceux qui ont perdu un ami fidèle
et à tous ceux qui un jour ou l'autre savent qu'ils
devront se séparer de leur ami à 4 pattes.

À mon maître, à ma maîtresse :

Le fardeau de mes ans et de mes infirmités me pèse lourdement, et je sais ma fin prochaine. C'est pourquoi moi, Charlemagne, (communément appelé Charlot par mes parents, amis et connaissances), dépose en secret dans l'âme de mes deux grands amis, mon maître et ma maîtresse, mon testament.

J'ai peu de biens matériels à léguer. Les chiens sont plus sages que les hommes. Ils n'attachent pas grand prix aux choses de la terre. Je n'ai aucun bien précieux à transmettre, si ce n'est mon affection et ma fidélité. Je les lègue à tous ceux qui m'ont aimé; qui je le sais, me regretteront le plus, à mes maîtres qui ont été si bons pour moi. Peut-être ai-je tort de m'enorgueillir, mais j'ai toujours été un chien extrêmement affectueux.

Je demande à mes maîtres de toujours se souvenir de moi, mais de ne pas me pleurer trop longtemps. Au cours de mon existence, j'ai essayé de les réconforter dans la peine et de leur apporter un surcroît de joie dans le bonheur. Il m'est pénible de penser que, même dans la mort, je pourrais leur causer du chagrin. Je les prie de ne pas oublier qu'à leur tendresse et à leur sollicitude je dois d'avoir été le plus heureux des chiens.

Mais maintenant me voici devenu pratiquement aveugle, sourd et j'ai de très gros problèmes de dentition m'empêchant de manger; ainsi ma fierté a fait place à une humiliation qui me déroute. Je sens que la vie me reproche d'avoir trop longtemps prolongé la fête. Je dois faire mes adieux avant de devenir un poids insupportable pour moi et pour ceux qui m'ont donné leur affection. Il me sera douloureux de les quitter, mais pas de mourir.

Contrairement aux hommes les chiens ne redoutent pas la mort. Que se passe-t-il après? Nul ne le sait. En tout cas, je suis au moins sûr de trouver la paix et un long repos pour mon vieux cœur las, ma vieille tête, mes vieux membres ainsi qu'un sommeil éternel dans cette terre que j'ai tant aimée. Il est un dernier vœu que je formule en toute sincérité. J'ai entendu ma maîtresse, dire: "Quand Charlemagne mourra, nous n'aurons jamais plus de chien. Je l'aime tellement que je ne pourrai plus en aimer un autre." Maintenant pour l'amour de moi, je lui demande de revenir sur sa décision. Ce serait un bien piètre tribut à ma mémoire que de ne jamais plus avoir de chien. Je voudrais tant garder le sentiment que, maintenant que j'ai fait partie de la famille, il lui est désormais impossible de vivre sans la compagnie du meilleur ami de l'homme! Je n'ai jamais été exclusif ni jaloux. J'ai toujours soutenu que la plupart de mes congénères sont bons (même ma co-locataire, la chatte, à qui j'ai quelques fois autorisé à partager  mon lit avec moi. J'ai toléré son amitié dans un esprit de générosité et, dans mes rares moments de sentimentalité, je lui ai même rendu un peu la pareille).

Aussi je conseille à ma maîtresse de choisir un autre chien à son goût pour me succéder. Il pourra difficilement être aussi bien élevé, aussi poli, aussi distingué et aussi beau que je fus dans ma jeunesse. Mais, je suis sûr qu'il fera de son mieux et aussi que ses défauts inévitables contribueront, par contraste, à perpétuer mon souvenir. Je lui lègue mon collier, ma laisse, mon lit, ma gamelle et mon panier.

Un dernier mot à mes maîtres. Chaque fois que vous penserez à moi : dites-vous avec regret, mais aussi avec bonheur, en vous rappelant ma longue vie à vos côtés : "Charlemagne était un être qui nous aimait et que nous aimions." Si profond que soit mon sommeil, je vous entendrai, et tout le pouvoir de la mort n'empêchera pas mon âme de chien d'agiter la queue avec reconnaissance.

Charlemagne

Votre chien fidèle qui veillera toujours sur vous.

Adaptation française d'un texte écrit par le dramaturge américain Eugene O'Neil à la mort de son chien en 1940. Vous pouvez le trouver en librairie sous le titre "The Last Will and Testament of An Extremely Distinguished Dog".

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