-La corsetière de ma mère-

Le mot « Spencer », ça vous dit quelque chose? C’est le nom de la « Spencer corset company limited - Corset made to measures - Satisfaction garanteed or your money back. » C’est ce qui est écrit sur le papier que la madame a laissé traîner quand elle est venue prendre les mesures de maman. Spencer, j’ai toujours pensé que c’était une sorte de steak. Ça veut-tu dire qu’un corset ça retient du steak?... de la viande?...Non! Ça doit être comme sot-seau-saut, sou-sous-saoul, si-scie-ci, spencer-spencer-spencer!

J’ai sept ans et je sais lire et écrire. Quand on a sept ans, on est curieux et je suis curieux. Tellement que j’ai appris à fouiller dans le dictionnaire. C’est là que j’ai lu  que c’est quand j’ai faim que je suis fin.   Ah! Ha!   Fin-fin! Le jour où la madame est venue prendre les mesures de maman, maman m’avait dit , le matin : « Mon p’tit Paul, aujourd’hui, une madame va venir prendre des mesures avec maman et il ne faudra pas nous déranger. OK? »   « Oui-Ouiiiii! »

Des mesures! Pas déranger!

Pauvre maman! Elle venait d’exciter ma curiosité au plus haut point. Dans l’après-midi, la madame arrive. Elles s’installent dans le salon. Évidemment, je suis debout dans la porte, les deux mains derrière le dos et je demande : « Que-c’est que vous allez mesurer? » Maman me prend par le bras et me dit : « Ce matin tu as promis de ne pas nous déranger. Va jouer dans la cuisine. » Puis, elle me repousse gentiment et ferme la porte du salon. Je cours au bout du corridor, emprunte la porte du salon double et me voilà la tête entre les draperies du salon en disant : « J’veux voir! » Comme maman se prépare à intervenir, la madame lui dit : « Permettez. » Puis elle s’adresse à moi : « Est-ce que tu aimes les bonbons? (Mon point faible) » « Oui! » que je lui réponds. Elle reprend : « Je suis certaine que tu es un petit garçon intelligent! (Un autre de mes points faibles.) Si tu me promets d’aller jouer dans la cuisine et de fermer la porte du salon double, je vais te donner deux bons bonbons enveloppés! » Je me dis : Hum!…les mesures…je pourrai toujours découvrir pourquoi c’était. « OK! J’prends les bonbons! » Je mange mes bonbons et je me dis : J’ai ben fait de prendre les bonbons, j’aurais pas gagner, elles ne voulaient pas être dérangées? Elles ne voulaient pas être dérangées! C’est tout… Hé! Ils sont bons ses bonbons!

Je suis seul dans la cuisine, les autres sont sortis. Je tends l’oreille et essaye d’entendre ce qu’elles disent dans le salon. Je saisis quelques mots comme : «…cinq enfants…ça use…siège…bourrelets…» Ah! Elles doivent mesurer les coussins de fauteuils. «…lacets…goussets…bretelles …» Ah!Ah! Elles mesurent le lacet, les poches et les bretelles de son tablier? Ben non! Son tablier est ici sur la chaise! «…culotte de cheval… » Comme des pantalons-golf? C’est quoi? «…baleines…» Y a pas de baleine dans le salon! Ça n’a pas de bon sens! «…jarretelles…» Ça je connais pas ça! « Jarretières  » peut-être?

« Vroum! Vroum! Mon camion n’a pas un gros voyage, deux enveloppes de papier des deux bonbons de la madame…Vroum! Vroum!... Tiens! La porte du salon vient de s’ouvrir. La madame se prépare à partir. Je me faufile dans le salon pour voir la baleine…pas de baleine… La madame a laissé traîner un papier sur lequel est écrit : « Spencer corset company limited - Corset made to measures – Satisfaction garanteed or your money back. » Le mot « corset » est écrit deux fois, ça doit être important…Discrètement, le dictionnaire : «…corse, corsé, corser, corset, voilà! Il y a une belle gravure qui explique tout : une femme debout, les mains dans les cheveux, qui se cache le visage avec ses bras; toutes les différentes parties du corset écrites à gauche et à droite avec des lignes de rappel indiquant leur position. C’est clair, c’est beau…c’est…c’est beau! Mais je ne sais pas pourquoi c’est beau…

Avec le temps, j’ai compris bien des choses. Ainsi, je sais maintenant pourquoi c’est mou et confortable la semaine quand je me colle sur maman et dur le dimanche, parce que, elle met son corset juste le dimanche. C’est un peu la même chose avec ses dentiers : elle a ses neufs et ses vieux et elle met ses neufs juste le dimanche; on reconnaît facilement ses vieux, ils sont plus foncé  (Les dentiers sont fabriqués avec du caoutchouc vulcanisé. Ce matériau a tendance à foncer avec le temps).

Les baleines : maintenant, je sais qu’il en existe deux sortes principales, les fines en lames d’acier émaillé blanc et les larges en broche d’acier tressé avec des embouts arrondis en métal. Anciennement elles étaient faites avec des fanons de baleine ( des dents de baleine ), Les lacets : l’autre dimanche, maman se préparait pour aller à la messe et papa n’était pas revenu de la sienne. Maman, misant sur l’innocence de mon enfance, me demande de lui lacer son corset. Cachée derrière la porte de chambre, le dos vers moi, dans une position qu’elle voulait la plus pudique possible, elle m’explique comment faire pour lacer serré. Quand je lui dis que je sais comment, elle paraît surprise. Je lui place alors mon pied au milieu de son dos, un lacet dans chaque main, m’arc-boutant de toutes mes forces pour tirer. Je l’ai lacé très serré. Ça été la première et la  dernière fois!

Foutue innocence!

Elle a dû s’apercevoir que j’aimais ça! Mais je ne savais toujours pas pourquoi  j’aimais ça…

 

P,S, L’autre jour, j’étais dans le tramway St-Denis arrêté au coin de la rue Jean-Talon. Au deuxième établissement du coin, ( à côté du magasin de « Madame Lafleur – Fleuriste ») se trouve le magasin de « Madame Bourré – Corsetière ». Et, au travers de sa vitrine, une grande pancarte,  indiquant qu’on y fait des rénovations, se lit comme suit : « Madame Bourré s’agrandit. Surveillez l’ouverture.      

Paul Beaulieu

Janvier 2006  

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Texte libre

Testament de Charlemagne.

Ce texte s'adresse à tous les amoureux des animaux.

Spécialement à ceux qui ont perdu un ami fidèle
et à tous ceux qui un jour ou l'autre savent qu'ils
devront se séparer de leur ami à 4 pattes.

À mon maître, à ma maîtresse :

Le fardeau de mes ans et de mes infirmités me pèse lourdement, et je sais ma fin prochaine. C'est pourquoi moi, Charlemagne, (communément appelé Charlot par mes parents, amis et connaissances), dépose en secret dans l'âme de mes deux grands amis, mon maître et ma maîtresse, mon testament.

J'ai peu de biens matériels à léguer. Les chiens sont plus sages que les hommes. Ils n'attachent pas grand prix aux choses de la terre. Je n'ai aucun bien précieux à transmettre, si ce n'est mon affection et ma fidélité. Je les lègue à tous ceux qui m'ont aimé; qui je le sais, me regretteront le plus, à mes maîtres qui ont été si bons pour moi. Peut-être ai-je tort de m'enorgueillir, mais j'ai toujours été un chien extrêmement affectueux.

Je demande à mes maîtres de toujours se souvenir de moi, mais de ne pas me pleurer trop longtemps. Au cours de mon existence, j'ai essayé de les réconforter dans la peine et de leur apporter un surcroît de joie dans le bonheur. Il m'est pénible de penser que, même dans la mort, je pourrais leur causer du chagrin. Je les prie de ne pas oublier qu'à leur tendresse et à leur sollicitude je dois d'avoir été le plus heureux des chiens.

Mais maintenant me voici devenu pratiquement aveugle, sourd et j'ai de très gros problèmes de dentition m'empêchant de manger; ainsi ma fierté a fait place à une humiliation qui me déroute. Je sens que la vie me reproche d'avoir trop longtemps prolongé la fête. Je dois faire mes adieux avant de devenir un poids insupportable pour moi et pour ceux qui m'ont donné leur affection. Il me sera douloureux de les quitter, mais pas de mourir.

Contrairement aux hommes les chiens ne redoutent pas la mort. Que se passe-t-il après? Nul ne le sait. En tout cas, je suis au moins sûr de trouver la paix et un long repos pour mon vieux cœur las, ma vieille tête, mes vieux membres ainsi qu'un sommeil éternel dans cette terre que j'ai tant aimée. Il est un dernier vœu que je formule en toute sincérité. J'ai entendu ma maîtresse, dire: "Quand Charlemagne mourra, nous n'aurons jamais plus de chien. Je l'aime tellement que je ne pourrai plus en aimer un autre." Maintenant pour l'amour de moi, je lui demande de revenir sur sa décision. Ce serait un bien piètre tribut à ma mémoire que de ne jamais plus avoir de chien. Je voudrais tant garder le sentiment que, maintenant que j'ai fait partie de la famille, il lui est désormais impossible de vivre sans la compagnie du meilleur ami de l'homme! Je n'ai jamais été exclusif ni jaloux. J'ai toujours soutenu que la plupart de mes congénères sont bons (même ma co-locataire, la chatte, à qui j'ai quelques fois autorisé à partager  mon lit avec moi. J'ai toléré son amitié dans un esprit de générosité et, dans mes rares moments de sentimentalité, je lui ai même rendu un peu la pareille).

Aussi je conseille à ma maîtresse de choisir un autre chien à son goût pour me succéder. Il pourra difficilement être aussi bien élevé, aussi poli, aussi distingué et aussi beau que je fus dans ma jeunesse. Mais, je suis sûr qu'il fera de son mieux et aussi que ses défauts inévitables contribueront, par contraste, à perpétuer mon souvenir. Je lui lègue mon collier, ma laisse, mon lit, ma gamelle et mon panier.

Un dernier mot à mes maîtres. Chaque fois que vous penserez à moi : dites-vous avec regret, mais aussi avec bonheur, en vous rappelant ma longue vie à vos côtés : "Charlemagne était un être qui nous aimait et que nous aimions." Si profond que soit mon sommeil, je vous entendrai, et tout le pouvoir de la mort n'empêchera pas mon âme de chien d'agiter la queue avec reconnaissance.

Charlemagne

Votre chien fidèle qui veillera toujours sur vous.

Adaptation française d'un texte écrit par le dramaturge américain Eugene O'Neil à la mort de son chien en 1940. Vous pouvez le trouver en librairie sous le titre "The Last Will and Testament of An Extremely Distinguished Dog".

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